jeudi 19 octobre 2017

Archipel et autres anecdotes (4)

L'Anecdote des poires

Les poires parlent au printemps
En fleurs elles lui murmurent
La patience et la tranquillité
Qu’elles éprouvent
D’être un jour poires
Le printemps indifférent
N'écoute rien des prières des poires
Des pommes et des prunes
Nulles ne montent jusqu'à lui
Car il attend l’éclat de sa maturité propre
Tout concentré en ce qu’il est
Il affine sa douceur et sa lumière 
A l'aiguisoir de  l’avenir
Sans s’occuper de ce dont il est le père
Il espère sa fin dans l’éblouissement
De l’été, sa transparence, sa fluidité
Sa rondeur vive

Aux dernières journées d'août
Quand l'été vieilli se fait lourd
Les poires, les pommes ou les prunes
N’auront plus rien à demander
A ce printemps déjà disparu
Et qu’elles ne regretteront pas.

Plus tard, aux soirs de septembre
Dans la besace du cueilleur
Les poires ou les pommes ou les prunes
Réciteront le psaume des morts
Qui embrassent la bouche de la terre

La maturité est l’espérance de la fin
Et la pourriture, son fruit le plus abouti.

mardi 17 octobre 2017

Terre Levée (4)

Immobile,  fils de cette limpidité légère, muette et libre
Qui suspend les nuages dans la nacre transparente de l’été
J’abreuve mes lèvres de rondeurs lumineuses
Et mes pensées nues s’éparpillent dans un parfum d’infini

Mais une tique vénéneuse, jalouse et rancunière, couvre de son hiver
Les prairies roses où frissonnent mes printemps
Elle s’agite, m’encercle et vocifère
Outrage les échos éphémères des vergers de miel où elle prolifère

La haine et ses décrets de vermine ont posé sur ma langue
Un magistrat furieux et bedonnant aux jambes arquées
Qui remplit ma bouche de  reptiles visqueux et funèbres

Dans ce théâtre des Grotesques où le mélange est la seule pureté
Mes doigts  enfiévrés délacent les nœuds où de pauvres mots
Creusent le lit du néant dans le sable d’une page sans relief

lundi 16 octobre 2017

Terre Levée (3)

Le temps au fond de soi est une terre intacte
Laissée par les heures mortes
Où bruissent les lointains
Des rumeurs de ce qui y vit

C’est le dépôt des siècles, des minutes et des ombres
L’enfant y repose dans le secret  de la sève
Comme le fantôme des choses où sommeille la blessure
Lorsque les sources pâles finissent de mourir

Planté de regards anciens où je retrouve le tien
Celui qui résonne encore en moi comme la première aube
Toujours contenue dans la suite des jours

Petite fille si lointaine, mon âme vit toujours
Dans les reflets singuliers où se moissonnent les sangs
Qu’un jour, sans le savoir, ton visage lui a offert

vendredi 15 septembre 2017

Terre Levée (2)

Ignorantes buées, énigme des miroirs que rien ne résout
Gerbes de fatigue, épis de brume assemblés pour la nuit
Les mots regardent le souffle qui les offre
Visages de silence où l'immobile est tu

J'attends un hiver nu, une moisson stérile que lèvera la terre
Pour un pain d'avenir aux levures interdites
Et l'encre des lointains, encore, comme un toit sous l'averse
Pour une lame fine qui assassine les printemps

Et cette âme qui fuit la lumière pour brûler dans l'obscur
Cet âtre de froideur qui blesse comme un feu lourd
Mendie seule des forêts dénudées où se risque l'appel

Et dans ces sources où s'échappe le ciel
Dans cette eau rance où s'endort la lune
Je me suis enivré du lait de ses songes

jeudi 14 septembre 2017

Terre Levée (1)

Ce qui croît par les heures serviles,  soeurs sanglantes et obstinées
Dans cette forge des ans qui vide le sang et creuse la terre
Ce qui croît sous cette grâce meurtrie, une immensité close
Aux bornes infinies au milieu d'un fleuve sans gué

C'est une conquête - dit-on - de formules et de rites
Qui tisse dans la chair les barreaux de l'horloge
Cette geôle où nos jours s'éclairent de leurs ombres
Dans cette plaine de joug  aux lumières aveugles

Et dans cette attente obscure où rumine l'absence
On balise des sentiers comme une haleine vierge
Par dessus la pourriture, ses brumes et ses agapes

Et sur ces routes de neige invisibles sous les cieux
Des mains gravent de récits la voix de nos nuits
Comme une poussière tiède soulevée des sépulcres.

mercredi 13 septembre 2017

Quatrains (59)

Qu'est-il derrière les heures
Sinon une impotence captive
L'infirmité des reflets
Sur les visages du gel 

lundi 11 septembre 2017

Quatrains ( 58)

Le chant des haies, la danse des joncs
Tout s'éteint sous le ciel mourant
D'abord la cendre puis le désert
Où ces hommes vont et viennent

mardi 5 septembre 2017

Quatrains (57)

J'abrite mes mirages
Lorsque hôte de tes pas
Nait un passage d'entre tes ombres
Cette ivresse où murissent les clartés

dimanche 3 septembre 2017

Quatrains (56)

Mortes pluies ! Boues sans miroir !
A peine achevée l'époque des songes
Qu'une  image étrangère emportée par les flots
A empli de ses cendres mes silences embaumés

samedi 2 septembre 2017

Chemins de la ville basse (18)

Dans la suie dormante, de celles que l'on chante  tombée des cieux, dans le sang imagé du Fils, qui germe dans les âmes et leurs prisons , ces geôles qui trouent nos coeurs et se ravissent d'alarmes putrides,  chlorhydriques jouets aux formes larvaires, rampantes, formes acides qui rompent ce qui est déjà séparé, il n'y a qu'une vague où vivre, un train où accoster, un pain d'oubli quotidien, un monde aux prières perdues, un monde aux mères égorgées, aux pères émasculés, monde où hurlent les matrices à force de vide, aux corps nus, enchevêtrés dans leur nuit... Nous avons oublié l'obscure  fatigue des désirs, la fuite des vents, l'odeur aimante du sang dormant dans les rigoles des âmes, omis le sel des peaux, écartelé le destin qui nous pensait avides et sans soif

Dans les puits où fleurissent les bêtes sifflantes, entre mort et mort, dans les flux et les remords, avoir ainsi assassiné ce que nous avions de plus beau, pas nous, mais nous aussi, l'âge, l'âge informe, l'âge meurtrier, celui qui blesse la blessure même et mord l'enfance, il faut l'assourdissement  pour ignorer autant d' impasses dans les chemins de hauts vents,  routes d'ouïe et de sens qu'on entend seul, seul,  des fenêtres éparses plantées à l'intérieur de la fourmi vomissante  (et métallique) qui bouffe nos cerveaux et brûle nos idées, et puis les ans qui gonflent sous les veines jusqu'à pourrir les os, les cartilages d'enfance, de jeunesse, ceux qui fleuriront  les terres fécondes de demain, notre fosse commune.  

Seules de vaste plaines vides où se dresse le néant où tout s'afflige et se repent et qui regarde l'absence sans port où je suis, où tu es, indestructibles de solitude

Les longues et étroites plaines de sang où roucoulent les espoirs d'hier et les prophètes, eux, qui, sans cesse en redemandent ricanant de silence et de pluies muettes, grandes averses de nuit et de chair.